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[FOCUS CLIENT] Comment assurer une réouverture tout en conservant un modèle économique viable ? Retour d’expérience du Théâtre de la Fleuriaye

Ce n’est pas parce que l’on maintient notre calendrier de saison et d’ouverture des abonnements que l’on est fous et inconscients des enjeux et des problématiques. Au contraire, on a adjoint une vraie dose de prudence et d’anticipation, avec des jauges que nous avons réduites et des clauses contractuelles décrivant clairement les risques et situations. Des clauses dédiées précisent tous les cas directs et indirects conséquents à une reprise de l’épidémie, avec une recherche d’équilibre entre les droits et obligations des parties et dans un esprit de solidarité professionnelle vis-à-vis des compagnies et productions que nous accueillons le cas échéant.


Notre secteur Culturel a été un des premiers à baisser le rideau et ne le rouvre qu’à moitié. L’interdiction des fosses debout et la gestion de la distanciation physique pour les salles en configuration assise est un casse-tête pour beaucoup de structures. Comment assurer leur réouverture tout en conservant un modèle économique viable ?

Théâtre de La Fleuriaye

Pour continuer notre série d’interviews auprès de vous, pour connaître et faire partager votre vision et vos actualités, nous dédions notre focus client à Jérôme Ménard directeur du théâtre de La Fleuriaye à Carquefou.

Le Théâtre de la Fleuriaye fait partie de ceux ayant maintenu leur programmation 2020/2021 en état en ouvrant leur billetterie à 100% de leur jauge dès le mois de mai dernier.
Jérôme Ménard revient sur leur organisation en cette période inédite et nous fait part des mesures prises pour permettre à son théâtre d’aller de l’avant. 

Face aux différentes annonces qui ont dans un premier temps réduit les capacités d’accueil avant de les interdire totalement, comment avez-vous géré les annulations et reports de votre programmation en cours ?
Comment s’est passée la relation avec vos publics ?

Nous n’avons annulé qu’un seul spectacle avec 5 représentations pour lequel nous nous étions engagés à effectuer les remboursements au plus tard le 30 juin, ce qui a été le cas. Les équipes ont relancé à plusieurs reprises nos spectateurs pour avoir les RIB et aujourd’hui il ne reste qu’un pourcentage très faible de gens n’ayant pas fait leur demande de remboursement.

Pour les autres spectacles en cours, nous avons privilégié le report. Le remboursement est aussi possible sur demande jusqu’au 1er septembre.

A partir du moment où l’on annonce une date et que l’on est clair dans notre procédure, il n’y a pas eu de problème, le public est rassuré et sait dans quoi il est impliqué. La relation avec nos publics s’est très bien passée dans l’ensemble. Nous avons reçu beaucoup de messages attentionnés et positifs qui accompagnaient les courriers de demandes de remboursement.

De même pour les abonnements de la saison 20/21, les spectateurs nous ont beaucoup questionnés sur les procédures et sur notre vision de la rentrée. Nous avons pu leur dire que si nous ouvrions nous avons l’espoir de présenter les spectacles. C’est aussi une façon d’offrir une projection positive pour les spectateurs, le personnel et les équipes artistiques quant à une reprise d’activité pour la rentrée. Le cas échéant, on se redirigera vers des reports et/ou remboursements.


Comment avez-vous organisé l’ouverture de votre saison 2020/2021 ?

Nous avons souhaité maintenir le calendrier tel qu’il était prévu à savoir un maintien de la présentation de saison 20/21 le 4 mai suivi de l’ouverture de nos abonnements et de la billetterie le 11 mai.

A ce moment-là, nous ne savions pas quelles seraient les mesures sanitaires qui seraient prévues à la rentrée de septembre, nous imaginions que le déconfinement et les autorisations de réouverture se feraient de façon progressive, avec une capacité d’accueil autorisée de plus en plus élargie. Nous n’imagions pas à ce moment-là, le maintien de la distanciation avec une séparation d’un fauteuil sur deux. Nous envisagions plutôt des contraintes à double tranchant : soit plus souples avec port du masque obligatoire en salle, ou bien plus radicales avec l’interdiction totale de rassemblement.

Donc nous sommes partis sur une mise en vente normale au mois de mai pour notre nouvelle saison avec une numérotation classique et une ouverture des ventes à 100% de la jauge.  On s’était dit que de toute façon nous ne pourrions pas rouvrir notre lieu et proposer des spectacles en petite jauge. Financièrement, nous présentons des spectacles qui ne peuvent être viables si la capacité d’accueil se voyait réduite de moitié.

A l’ouverture de vos ventes pour la saison 20/21, vos publics ont-ils été au rendez-vous ?

Depuis l’ouverture de nos ventes en mai, nous avons pu mesurer l’impact psychologique sur nos ventes et finalement l’évolution est plutôt positive. Nous enregistrons une baisse de vente de 20% par rapport à l’année précédente donc l’impact est limité chez nous.

Après les annonces du gouvernement au mois de Juin sur la gestion de la distanciation physique, comment allez-vous réadapter vos salles déjà ouvertes en vente ?

Au mois de juin, avec les mesures qui ont été proposées avec cette distanciation d’un siège sur 2 entre chaque groupe de personnes, nous avons fait le calcul que pour une salle comme la nôtre, en condamnant un siège entre chaque groupe de spectateurs, nous arrivons à 68% de remplissage.

A cela, nous avons réalisé une analyse financière pour déterminer notre seuil d’équilibre financier pour chaque spectacle. Cette analyse a démontré qu’il était préférable pour nous de stopper nos ventes à 70% du remplissage pour certains spectacles. Que cela nous reviendrait moins cher de maintenir nos salles à ce taux de remplissage plutôt que d’organiser de nouveau des reports qui bloqueraient notre salle pour de la location pour séminaire et congrès d’entreprise et mobiliserait autant d’agents pour procéder aux remboursements et reports. Nous avons donc stoppé nos ventes pour certains spectacles à moins de 70% de remplissage.

Sur d’autres spectacles, où nos coûts de cession sont très élevés et de fait, le succès de nos recettes est primordial, nous avons maintenu nos ventes à près de 90%. Nous ne pouvons plus faire marche arrière, soit ces quelques spectacles pourront se jouer à 100% soit nous les reporterons, soit nous les annulerons.

Nous avons ainsi adapté nos contrats en décrivant les différents cas possibles et les risques encourus pour savoir où on se dirigeait avec nos contractants en cas d’annulation à hauteur de 20-30%, mais en privilégiant la notion de report si cela nous est possible.

Concernant l’accueil des publics dans vos salles, comment l’envisagez-vous ?

Concernant nos publics, si nous devons garder le remplissage à 70%, le replacement se fera par nos agents d’accueil étant donné que nos spectateurs ont déjà des billets numérotés. Nous devrons procéder à une vraie transparence et une communication aboutie sur nos modalités d’accueil en rassurant nos publics sur les différentes mesures sanitaires que nous proposons. Nous garantirons des zones de placement pour les spectateurs en situation de handicap, et nous élargirons les zones de placement. Autrement dit, les publics ayant leur place numérotée en parterre sur les 3 premiers rangs seront placés non plus en A, B, C mais en A, B, C, D pour garantir la distanciation entre eux. Ils seront placés de façon progressive en fonction de leur arrivée par l’équipe des ouvreurs. Nous serons très vigilants là-dessus.

Concernant la sortie des spectateurs, nous l’organiserons au mieux. Elle sera orchestrée rangée par rangée. L’entrée de salle et la sortie de salle prendront beaucoup plus de temps qu’à l’ordinaire mais cela se fera en toute sécurité pour respecter la distanciation requise.

Également, dès l’entrée du bâtiment, nous sommes en train d’établir un parcours fléché au sol et prévoyons une augmentation du personnel d’accueil afin de faire respecter les consignes de sécurité sanitaire au sein des espaces. Nous sommes en train de finaliser notre méthodologie pour la faire valider auprès de nos élus locaux. Nous ferons une soirée d’essai avec le personnel avec ce nouveau dispositif d’accueil pour tester sa viabilité.  

Le public est-il compréhensible sur ces replacements possibles en salle ?

A ce jour, nous n’avons pas encore communiqué avec nos spectateurs sur les différences de classement si toutefois nous ne sommes pas en mesure d’ouvrir à 100% notre jauge à la rentrée. Là, de toute façon nous devons attendre début septembre les nouvelles annonces gouvernementales et connaître l’évolution de l’épidémie. Je pense que les spectateurs seront conciliants et comprendront en vue de la situation que le siège réservé ne sera pas exactement le siège sur lequel ils assisteront au spectacle. Ce que souhaitent les spectateurs avant tout – et je m’appuie sur des sondages qui l’ont démontré – c’est d’être rassuré sur nos capacités à faire respecter les consignes de sécurité sanitaire.

On sera totalement transparents dès la rentrée dès que l’on saura si l’on peut accueillir à taux plein ou non.

Comment vos équipes ont-elles vécu cette période ? Quel en a été le ressenti en interne ?

En interne cela a été très bien vécu. En offrant une projection vers l’avenir même avec cette incertitude qui règne, l’équipe était dans l’action vers un but précis. Tous étaient mobilisés à 100%.

Le maintien de l’ouverture des abonnements et de la billetterie en mai, ont suscité deux types de réactions. Certains l’ont perçu comme de l’audace et pour d’autres comme du positivisme.  Mais on se montre aussi prudents contractuellement par l’arrêt des ventes de certains spectacles à 70% de remplissage.  Sur la saison, on a 35 spectacles et une 60 aine de représentations, il n’y a que 6 spectacles qui sont au-dessus des 70% de ventes. Peu de spectacles seront alors impactés à d’éventuels reports ou annulations si les normes d’aujourd’hui de distanciation restent les mêmes.

Après, effectivement il y a ce questionnement quant à la communication et la réception par les publics de ces modalités d’accueil qui interpellent certains, mais nous agirons au mieux. Tout le monde semble positif, il y a du questionnement c’est sûr mais c’est aussi très stimulant.

Vous avez pris la direction du théâtre de La Fleuriaye à quelques mois de cette crise inédite. Comment l’avez-vous vécu personnellement ?

Plutôt bien dans le sens où j’ai fait le choix d’arriver dans ce lieu, de porter ce projet. Plutôt bien aussi parce que j’ai une équipe qui est investie, qui dégage une énergie positive et avec qui je partage les mêmes valeurs.

Après le contexte est inédit et ne manque pas de piquant et de questionnement. Mais il est le même pour tous en fait. Je suis plutôt de nature optimiste et prévoyante. Les deux ne sont pas antinomiques. Ce n’est pas parce que l’on maintient notre calendrier de saison et d’ouverture des abonnements que l’on est fous et inconscients des enjeux et des problématiques. Au contraire, on a adjoint une vraie dose de prudence et d’anticipation, avec des jauges que nous avons réduites et des clauses contractuelles décrivant clairement les risques et situations. Des clauses dédiées précisent tous les cas directs et indirects conséquents à une reprise de l’épidémie, avec une recherche d’équilibre entre les droits et obligations des parties et dans un esprit de solidarité professionnelle vis-à-vis des compagnies et productions que nous accueillons le cas échéant.
Dans nos contrats, nous prévoyons bien les différents cas possibles en s’appuyant sur de solides études financières. On sait là où on va dans telle ou telle situation. Il n’y a pas de flou sur ces questions-là. Le flou est plutôt sur l’évolution de la situation mais dans un cas comme dans l’autre on saura rebondir.

Interview réalisée le 18 juillet 2020